21 mai 2018

Les serres-aquariums à Victoria Regia

Au 19e siècle, parmi toutes les plantes que l’on rapporte de l’autre bout du monde, il y en a une particulièrement difficile à acclimater que l’on rêve d’avoir dans son jardin : la Victoria amazonica (ou Victoria regia).

Cette plante aquatique tropicale de la famille des nymphéacées, aux larges feuilles flottantes pouvant atteindre 3 mètres de diamètre et aux fleurs magnifiques, nécessite beaucoup de lumière, d’humidité et de chaleur. Elle est découverte en 1801 en Bolivie par le botaniste Thaddäus Haenke (après l’expédition Malaspina).

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Victoria amazonica

Comme on l’a vu dans l’article sur l’origine des serres, la question de reproduire ces conditions climatiques se voit résolue à partir des années 1830, date à laquelle on commence à construire les premières serres monumentales (voir aussi l'article sur les serres du jardin des plantes) : amélioration des techniques de construction en fer, accroissement de la superficie des baies vitrées, conception de systèmes de chauffage par thermosiphon, qui transporte de l’eau ou de la vapeur d’eau et permet un chauffage plus efficace et plus constant que les poêles.

C’est le Royaume-Uni qui va arriver en premier à acclimater ces plantes. Le duc de Devonshire et le duc de Northumberland se lancent dans une course effrénée pour faire fleurir en premier la Victoria amazonica. Le premier détient notamment, sur son domaine de Chatsworth, la Great Stove, serre monumentale construite par Joseph Paxton et Decimus Burton entre 1836 et 1841. Le second possède quant à lui le domaine de Syon House, où se trouve la très belle serre-orangerie datant de 1827.

Great Stove   Syon Park

La Great Stove de Chatsworth (Joseph Paxton et Decimus Burton, 1836) et la serre de Syon Park (Charles Fowler, 1827)

Les premières graines de Victoria amazonica qui arrivent en 1846 ne germent pas. Il faut attendre le second lot provenant de Bolivie et rapporté en 1847 pour le compte du domaine royal de Kew pour obtenir des résultats significatifs. Joseph Paxton obtient de Kew quelques graines, qu’il arrive à faire germer au domaine de Chatsworth dans une petite serre et son bassin construits pour l’occasion. En deux mois, les feuilles atteignent 1,20 mètre de diamètre. La plante grossit tellement qu’il faut la changer plusieurs fois de bassin. Enfin, le 9 novembre 1849, la première fleur éclot.

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« On unbent leaf in fairy guise, Reflected in the water, Beloved, admired by hearts and eyes, Stands Annie, Paxton's daughter... » La fille de Joseph Paxton se tient sur une feuille de Victoria dans le bassin spécialement conçu pour la plante, à Chatsworth (journal daté du 17 novembre 1849).

Les jardins botaniques royaux de Kew ne tardent pas à voir fleurir leurs propres plantes, le 21 novembre 1849, et à Syon House, on réussit également à faire fleurir les Victoria, et à maintenir la floraison sur une longue période. L’impact de ces premières floraisons est tel que le 15 novembre, le duc de Devonshire offre sa première fleur à la reine Victoria et lui donne son nom en son honneur. Quant à Joseph Paxton, Il s’inspirera, dit-on, de la forme nervurée de la feuille de Victoria pour dessiner son futur Crystal Palace en 1851.

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La façade du Crystal Palace en 1851 (Joseph Paxton) et l’envers d’une feuille de Victoria.

Il faut un réceptacle pour ces plantes magnifiques. Joseph Paxton s’emploie à concevoir une structure plus conséquente et plus pérenne pour la Victoria regia (environ 16 mètres de côté). À Kew, la serre des nénuphars (Waterlily House) est construite en 1852 par Richard Turner (les premières floraisons ont dû se faire dans la Palm House, construite en 1848). La conception des deux édifices est assez similaire : bassin rond et édifice carré.

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Plans de la serre prévue par Joseph Paxton pour le domaine de Chatsworth (1849-1850) : environ 18,5×16 m.

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La Waterlily House de Kew, construite par Richard Turner en 1852 : 14×14 m et 6 m de haut.

Un peu partout, on se met à construire des « serres-aquariums », à savoir des serres surchauffées contenant un bassin central. À Paris, selon Yves-Marie Allain dans son ouvrage Une histoire des serres, Charles Rohault de Fleury, l’architecte du jardin des plantes qui a construit les serres en 1836, visite lors de son second voyage en Angleterre (1851) les serres de l’horticulteur Perry, près de Londres, et relève des données précises des températures à l’intérieur de la serre à Victoria : celle de l’air de l’ordre de 33 °C (ne descendant pas en dessous de 24 durant la nuit), celle de l’eau à 28 °C. Il fait alors construire la serre-aquarium du jardin des plantes à Paris en 1854, sur la terrasse située devant les serres courbes de l’époque. Cette serre n’existe plus aujourd’hui (il faut noter qu’à cette époque, la grande galerie de zoologie n’existait pas encore, pas plus que le premier jardin d’hiver monumental de Jules André, construit en 1889 et qui sera remplacé par le jardin d’hiver de René-Félix Berger en 1936).

Jardin des plantes_jardin d'hiver

Les serres du jardin des plantes de Paris dans les années 1920. Les pavillons de Rohault de Fleury sont au fond, la serre de Jules André se trouve à droite. La serre à gauche sur la photo pourrait être celle ayant abrité les Victoria amazonica.

Si les bassins sont d’abord rectangulaires, la forme ronde, qui fait écho aux feuilles de la plante, est rapidement utilisée. On conçoit alors la serre dans son ensemble de manière circulaire ou polygonale, surtout en Europe, où la première fleur de Victoria éclot le 5 septembre 1850 dans les serres de Louis van Houtte, à Gand (Eduard Ortgies , responsable des Victoria regia chez van Houtte, travaillait en 1849 avec Joseph Paxton au domaine de Chatsworth et a supervisé la toute première éclosion). La serre ronde n’est pas une idée nouvelle : John Claudius Loudon, botaniste et auteur de nombreux ouvrages sur l’horticulture, en a dessiné différents modèles dès 1817 (et on savait déjà faire des dômes en armature de fer, il suffit de voir celle réalisée pour la halle au blé de Paris, en 1811-1812).

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Plans de serre en forme de dôme par John Claudius Loudon dans son Remarks on the construction of hothouses, 1817.

La structure type consiste en une base en maçonnerie, d’environ 1 mètre de haut, qui soutient la structure métallique, cette dernière pouvant être curviligne (dôme plus ou moins écrasé ou étiré) ou droite (conique ou en forme de chapiteau : un cylindre plus ou moins haut soutenant un toit conique, parfois surmonté d’une lanterne). Ainsi, l’architecture de l’édifice, vu du dessus (ou de dessous), rappelle la forme même des feuilles de Victoria. Entre le bassin central et la paroi vitrée, le passage est généralement étroit, de l’ordre de 1 mètre. Dans certaines serres, comme celle de Bary à Strasbourg, un second bassin torique, épousant le pourtour intérieur de la serre, englobe le bassin central et la voie de circulation. Celui-ci accueille généralement nymphéas et autres plantes aquatiques.

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Plan en coupe de la serre de Bary, au jardin botanique de l’université de Strasbourg (1884, Hermann Eggert). Cette serre ronde, qui n’a jamais été profondément modifiée, est la seule encore debout en France.

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Plans en coupe et en élévation de la serre Victoria du Parc de la Tête d’Or (Lyon), construite en 1888, puis agrandie en 1929 pour accueillir le bassin périphérique (date du plan), avant d’être rasée et reconstruite en 1982 (les bassins sont conservés mais la nouvelle structure diffère fortement avec les lignes curvilignes du plan originel).

La plus emblématique de ces serres-aquariums est celle d’Alphonse Balat, l’architecte de la Cour de Léopold II, construite en 1854 dans le parc Léopold à Bruxelles. Elle s’appelle à l’époque « Serre à Victoria » ou « serre couronnée » en raison de sa lanterne ouvragée. Son plan est octogonal, chaque côté étant coupé par une large baie en arcade. La serre est ensuite déménagée au jardin botanique de Bruxelles (là où se trouve l’Orangerie, actuellement nommée Le Botanique), puis en 1941 dans le nouveau jardin botanique de Meise. Elle ne contient plus de Victorias, qui sont actuellement à l’intérieur du gigantesque palais des plantes, réalisé en 1958 (dans sa partie hexagonale en saillie). Alphonse Balat, quant à lui, s’est fait les armes avec cette petite serre avant de s’attaquer à l’édifice monumental de Laeken.

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La serre d’Alphonse Balat (1854) sur son site actuel. Elle ne contient plus de plantes aquatiques et est un peu décentrée dans le grand jardin botanique de Meise, mais elle reste accessible.

Il devait y avoir beaucoup de ces petits édifices ronds au 19e siècle, mais la plupart ont disparu, sans doute à cause de leur architecture fragile. Voici une petite collection de ce que j’ai pu retrouver au fil de mes recherches. Les légendes sont en gris quand il s'agit de serres qui n'existent plus.

Serres-aquariums

Sources (entre autres) :
» Gallica et HathiTrust (pour les textes anciens de Loudon etc.)
» bio-scene.org
» Yves-Marie Allain, Une histoire des serres
» Page Wikipedia (en) de la Victoria amazonica
» David Nielsen, Victoria regia's bequest to modern architecture


Commentaires

    Elles sont belles notamment celle d'Alphonse Balat ! Dommage, la serre des nymphéas à Kew n'était pas aussi exubérante en avril...

    Posté par Osmie, le 23 mai 2018 à 23:23 | | Répondre
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