07 février 2016

A l'origine des serres monumentales...

Le comparatif des serres, initialement commencé le 24 mai 2015 (lien ci-contre) MiseEnAvant_Serres a été augmenté d'un certain nombre de serres, dont quelques unes très anciennes, comme celle de Chiswick, à l'ouest de Londres (non loin de Kew et de Syon Park), datant de 1820 et déjà de taille très honorable. La restauration étant récente, il m'est pour le moment difficile de savoir ce qui est d'époque et ce qui a été plus ou moins profondément remanié. Une partie de la structure d'origine était en bois...

D'autres serres, notamment celles des États-Unis, viendront compléter ce comparatif très prochainement. N'hésitez pas à y faire un tour !

À la lecture du livre d'Yves-Marie Allain, De l'orangerie au palais de cristal, une histoire de serres (éditions Quae, 2010) et au fil de mes recherches sur le Net, je me suis souvent demandé qui a influencé qui, quelle serre était à l'origine des autres, etc. Il s'avère qu'il est finalement assez difficile de désigner un ancètre commun et d'établir une généalogie précise des liens entre les différentes serres. Tout est allé très vite, essentiellement entre 1820 et 1850.

Jusque dans les années 1820, les concepts d'"orangerie" et de "serre" restent très fusionnés. Au 17e et 18e siècles, on parle surtout d'orangeries, structures de protection hivernale à base de maçonnerie et munies de grandes baies vitrées tournées vers le sud. On y entropose les orangers et autres plantes en pot. Le chauffage se fait essentiellement au bois. On en trouve, en style classique, dans tous les grands châteaux de France (Meudon, 1658 ; Versailles, 1662 ; Fontainebleau, 1680 ; Sceaux, 1684 ; Chantilly, 1685 ; Cheverny, 1764). On construit également des "serres à feu", de petits espaces vitrés, tournés vers le midi également, avec un système de chauffage plus ou moins élaboré (chaudière et fermentation du tan et du fumier). Les pans vitrés pouvaient s'ouvrir et se retirer complètement en été. Ces édifices, généralement adossés à un mur en maçonnerie, n'excédaient pas 3 mètres de hauteur et 3 de largeur.

Mais dans les pays plus au nord ou plus continentaux, il est nécessaire de chauffer davantage l'hiver, et donc de prévoir des structures plus élaborées. L'architecture et  l'ornementation entrent au service de la conservation et de l'acclimatation des plantes exotiques, très à la mode à cette époque, si bien que ces bâtisses deviennent parallèlement des lieux de fête et de réception (voir notamment le Zwinger, l'orangerie royale à Dresde, bâtie entre 1709 et 1728). Les révolutions industrielles vont ainsi apporter de nombreuses ressources pour les jardiniers et conservateurs. D'une part, l'amélioration des techniques dans l'architecture en fer et en verre va permettre de construire de plus en plus léger, de plus en plus haut, de plus en plus grand. D'autre part, les systèmes de chauffage vont grandement se complexifier (systèmes de thermosiphon, chaudières, transport de la vapeur et de l'eau surchauffée). C'est l'amélioration conjointe de ces deux points qui va permettre l'édification de structures plus adéquates à la conservation des grands palmiers ainsi que des ananas, qui nécessitent un environnement très contraignant, avec un taux d'humidité et une température constants durant de nombreux mois.

Les premières voix s'élevant en faveur de la construction d'ouvrages monumentaux, comme le pépiniériste anglais George Loddiges, remontent à 1820 environ. A cette date, on ne dénombre quasiment aucun ouvrage monumental en fonte et en fer. En Angleterre, à la fin du 18e siècle, on a pris l’habitude d’étendre les grandes propriétés par des "conservatories" ou "greenhouses", des pièces vitrées dont l’architecture est en conformité avec le reste du manoir – voir notamment les majestueux jardins conçus par le paysagiste Humphry Repton et les réalisations de l'architecte Jeffry Wyatville . Elles ne sont pas vues comme faisant partie du jardin, mais de l’habitat, et se doivent d’être aménagées en conséquent, comme une sorte de salon contenant plantes, fontaines et statues. Et les Anglais, qui ont un train d'avance en matière de construction métallique (l'Iron Bridge date notamment de 1779), sont les premiers à parvenir à augmenter les surfaces vitrées, en réduisant le "petit-bois", la structure soutenant le verre, qui prenait jusqu'alors pas moins de 30 % de la surface de la toiture, ainsi que la maçonnerie. Plusieurs structures datant des années 1820 mettent en lumière ces efforts d'accroissement de volume et d'augmentation des surfaces vitrées :

– On peut d'abord citer la serre de Chiswick, près de Londres, qui a des dimensions particulièrement honorables (91 m de long !), mais il m'a été difficile de savoir ce qui est d'origine et ce qui ne l'est pas (elle a été restaurée récemment). Je compte aller la visiter lors de ma prochaine visite à Londres.

Chiswick  Chiswick

La serre de Chiswick House (Londres-Hounslow), 1820.

– Au Bicton Park, dans le Devon, la serre date elle aussi des années 1820. Sa toiture est composée de dizaines de milliers de petits carreaux de verre.

Bicton Park

Bicton Park

La Palm House de Bicton Park Botanical Gardens (années 1820), avec ses petits carreaux de verre.
(photos triadfellowship.wordpress.com )

– Le Great Conservatory de Alton Towers, édifié entre 1814 et 1827 en portion de cercle, contient en son centre un dôme de 18 mètres de haut !

Alton Towers

Alton Towers

Le Great Conservatory, à Alton Towers Gardens, 1814-1827.

– Le Nash Conservatory, d'abord édifié en 1825 à Buckingham Palace (John Nash) avant d'être déplacé à Kew en 1836, est encore une orangerie du fait de ses murs en maçonnerie, mais sa toiture lumineuse, soutenue par de fines colonnes en fonte, lui donne déjà une allure de serre en pleine mutation.

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Kew_1825_Nash Conservatory_2

Le Nash Conservatory à Kew, 1825. L'édifice sert aujourd'hui pour les cérémonies de mariage.

– En 1827 enfin, on retrouve le Conservatory de Syon Park, tout autant majestueux de l'extérieur que dégagé à l'intérieur. Son dôme, incroyablement transparent, donne l'impression d'une incroyable légèreté !

Syon Park

Syon Park

Le Conservatory de Syon Park, 1827. La légèreté du dôme, avec ses fines colonnes de fonte, dissimulées derrière les murs de pierre.

Ces cinq édifices (Chiswick, Bicton, Alton, Kew (Nash), Syon), tous encore debouts aujourd'hui, sont sans doute les plus anciens ouvrages construits avec peu ou pas de maçonnerie et principalement constitués d'une architecture métallique et de surfaces vitrées. Ce sont, à mon sens, ces cinq structures  qui ont influencé les futurs architectes et fondeurs et lancé la "mode" des grandes serres durant tous les 19e et 20e siècles.

La première réalisation de taille en France est une initiative de l’impératrice Joséphine, pour son parc du château de Bois-Préau (Malmaison). Passionnée par la botanique, elle fait agrandir et remodeler ce parc dans les années 1805, et fait construire notamment une serre chaude pour acclimater les plantes exotiques rapportées des expéditions lointaines. Cette serre, chauffée par de grands poêles à charbon, est adossée à un édifice en pierre, appelé aujourd’hui Château de la Petite Malmaison, qui sert de salon et de pavillon de réception.

La serre est construite entre 1804 et 1805, démarrée par l’architecte paysagiste Jean-Marie Morel et terminée par Jean-Thomas Thibault et Barthélemy Vignon. Elle est ensuite aménagée par Louis-Martin Berthault jusqu’à la mort de l’impératrice, en 1814. Le domaine, qui était passé de 60 hectares lors de son acquisition par l’impératrice à 726 hectares, est ensuite morcelé, et la serre, dont l’entretien était coûteux, est démolie en 1827. Les salons, redécorés en 1828, existent encore aujourd’hui.

La serre faisait environ 50 mètres de long sur 19 de large, et pouvait abriter des arbres de 5 mètres de haut. C’est la première structure monumentale de type verrière en France, avant que la double révolution des structures métalliques et des systèmes de chauffage ne vienne transformer profondément la manière de concevoir ces édifices. Si son rôle était essentiellement utilitaire et que son architecture ne se dégageait pas particulièrement des autres structures de l'époque, elle aura néanmoins marqué les esprits, en attirant nombre de paysagistes, jardiniers et botanistes.

Malmaison

Malmaison

Serres de Malmaison (L’Art de créer les jardin, Vergnaud, 1835, via Yves-Marie Allain, Une histoire des serres). Il faut noter que les peintures, contrairement aux photos, avaient tendance à magnifier l'architecture en réduisant la taille des personnages, afin de donner plus d'ampleur aux édifices. L'intérieur de la serre était vraisemblablement plus étroit et moins haut.

En 1818-1819, le botaniste suisse Augustin-Pyramus de Candolle , qui a parcouru l'Europe napoléonienne pour tenter d'en répertorier toutes les plantes, se voit confier la gestion du jardin botanique de Genève où il fait construire, avec son jardinier Louis Gay, des serres chaudes, disparues aujourd'hui (actuel Parc des Bastions, sous le Mur des réformateurs). Ces serres, proches de celles que l'on peut voir aujourd'hui au château d'Hauteville (Saint-Légier), ont aussi bien servi de lieu d'étude que d'espace de conservation.

Malmaison Malmaison

Serre de l'ancien jardin botanique de Genève (1818-1819), et serre similaire du château d'Hauteville (Saint-Légier), également du début du 19e siècle (via Augustin-Pyramus de Candolle, Une passion, un jardin, de Patrick Bungener, Pierre Mattille et Martin W. Callmander, éditions Favre).

Dans les années 1830 fleurissent à Paris diverses "folies". Jean-François Boursault réalise la sienne rue Blanche et y construit notamment une serre ornée. Des colonnades en pierre soutiennent un toit vitré.

Folie Boursault

Serre-passage de la folie Boursault (Traité de la composition et de l’ornementation des jardins, Boitard, 1839, via Yves-Marie Allain, Une histoire des serres).

Des deux côtés de la Manche, les idées fusent. On élabore des projets (Loddiges avec des serres de dimensions 36×7 m, en 1830 ; John Claudius Loudon dans ses nombreuses publications, comme Hortus Britannicus ; Gabriel Thouin, en France, dans son ouvrage Plans raisonnés de toutes les espèces de jardin, avec son projet de complexe de serres, dont une en arc de cercle, de plus de 176 m de long et 12 m de hauteur !), on voyage pour voir comment font les autres. Comme on l'a vu dans un précédent article sur les anciennes serres du Jardin des plantes, Charles Rohault de Fleury, architecte du Jardin des plantes de Paris, voyage en Angleterre entre 1830 et 1833 pour s'inspirer des ouvrages de l'île. Il faut noter qu'à cette époque, les grandes serres de Kew, de Glasgow, de Liverpool ou encore de Belfast n'existaient pas encore ! Rohault de Fleury visite essentiellement les ouvrages "utilitaires" de George Loddiges (de grandes serres de longueur totale de 300 m datant des années 1820), dont il traduit les ouvrages, et certaines des orangeries-serres citées plus haut, avant de s'atteler à la conception de ses serres au Jardin des plantes, avec un tout nouveau système de chauffage et une hauteur inégalée à cette époque (15 m). En devançant ainsi les futurs chefs-d'oeuvre monumentaux anglais, l'architecte français marquera de son empreinte la grande épopée des serres monumentales.

Jardin des plantes Paris

Jardin des plantes Paris

Les serres de Rohault de Fleury (1836), qui viennent remplacer les anciennes serres chaudes utilitaires datant de 1788 à 1821. Les deux pavillons carrés, qui utilisent un système de chauffage à vapeur, existent encore aujourd'hui et sont donc aujourd'hui les plus anciennes "serres monumentales modernes" au monde. Les serres courbes seront quant à elles remplacées dans les années 1950.

En Belgique, où Rohault de Fleury se rend dans les années 1840, on multiplie également les édifices. Les jardins royaux se dotent d'une grande orangerie en 1829 (actuellement appelé "Le Botanique", dans le centre de Bruxelles) et d'une petite serre circulaire, construite par Alphonse Balat en 1854, avant d'établir à Laeken l'enfilade monumentale que l'on connaît bien, durant la seconde moitié du 19e siècle. Les jardiniers belges se rendent eux aussi en Grande-Bretagne pour observer minutieusement les sites et les technologies utilisées.

La mode se répand vite dans le reste de l’Europe, notamment dans l’Empire austro-hongrois. En 1840, le château de Lednice (actuelle République tchèque) se voit transformé par P. H. Desvignes, architecte anglais qui emploie les nouvelles techniques de nervures métalliques curvilignes pour créer des serres aux formes arrondies (1845).

Jardin des plantes Paris

La longue serre (92 m) du château de Lednice (1845), construite par Peter Hubert Desvignes.

Mais c'est en Angleterre que les projets monumentaux les plus audacieux vont voir le jour. Sur l'île, grands propriétaires et jardiniers échangent avec architectes et paysagistes leurs besoins et leurs rêves. Au château de Chatsworth (Derbyshire), le duc de Devonshire, qui attend d'une expédition envoyée en Inde et en Afrique du Sud nombre de plantes exotiques, fait venir en 1836 deux jeunes talents : le jardinier-paysagiste Joseph Paxton (qui travaillait alors à Chiswick Gardens et connaissait déjà vraisemblablement Loddiges) et l'architecte Decimus Burton (le protégé de John Nash, l'architecte de Buckingham Palace, à qui l'on doit le Nash Conservatory cité plus haut). Ensemble, ils vont concevoir une serre aux dimensions colossales et aux technologies les plus avancées : la Great Stove. 70 mètres de long, 37,5 de large, 18,5 de hauteur, une structure en double arc de cercle : voilà la serre qui va préfigurer le gigantisme des futurs palais de verre d'Angleterre et du monde entier.

Chatsworth

Chatsworth

Le Great Stove, à Chatsworth (construite en 1837-1841, démolie en 1920), conçue par Joseph Paxton et Decimus Burton. Joseph Paxton décrira ainsi la verrière ondulée : "a sea of glass... settling and smoothing down after a storm" (via Atlas Obscura ). La serre sera visitée par la reine Victoria en 1843 et par Charles Darwin en 1845.

Ce projet d'exception va rapidement faire des émules. Le forgeron Richard Turner s'inspirera de cette gigantesque serre pour construire, en 1840, la Palm House de Belfast, puis en 1848 la Curvilinear Range au National Botanic Gardens de Glasnevin (Dublin, Irlande) ainsi que, en collaboration avec Decimus Burton, la célèbre Palm House des Jardins royaux de Kew (dont la structure générale rappelle fortement la Great Stove de Chatsworth) : longueur 108 m, largeur 30 m, hauteur 20 m (voir cet article-photos pour plus d'infos sur Kew).

Kew

La Palm House de Kew (1848), par Richard Turner et Decimus Burton.

De son côté, Joseph Paxton, fort de l'expérience acquise avec la Great Stove, s'attèlera à son chef-d'oeuvre, le célèbre Crystal Palace, pour l'Exposition universelle de 1851. Il y utilisera des techniques modernes d'assemblage rapide de pièces préfabriquées, permettant de faire monter l'édifice par des ouvriers non spécialisés et dans un temps record. Ce n'est plus tout à fait une serre, ça va servir à exposer les techniques et savoir-faire du monde entier : la course aux folles Expositions universelles et à leurs titanesques palais éphémères est lancée.

Crystal Palace

Le Crystal Palace en 1851. Le bâtiment a été construit par des manoeuvres (sans travail) grâce à un code couleur ne nécessitant aucune connaissance en architecture. Les arbres de Hyde Park ne pouvant être ni déplacés ni arrachés, la structure a été "posée" dessus, sa hauteur étant calculée pour englober le plus haut des arbres (33 mètres).

Il est étonnant – et décevant – de penser qu'il ne reste quasiment rien des oeuvres de Joseph Paxton : la Great Stove a été détruite en 1920, et le Crystal Palace a brûlé en 1936... Il faudra aller à Genève, au château de Pregny, détenu par la famille Rothschild, et visiter le complexe de serres géré par le Conservatoire et Jardin botaniques de la ville de Genève et ouvert seulement quelques jours par an, je crois, pour découvrir un rare vestige de Paxton. Pour le moment, je ne sais pas précisément ce qui de tout ce complexe est l'oeuvre de l'architecte et ce qui est plus récent...

Pour finir, voici une infographie très succincte retraçant, à mon sens, les principales oeuvres à l'origine de la création des grandes serres et leurs influences respectives, avec d'un côté les réalisations anglaises et de l'autre les idées françaises qui leur répondent. Je ne doute pas que d'autres grands noms en Europe et dans le reste du monde ont oeuvré à la même époque (à Bruxelles, serre d'Alphonse Balat en 1858 notamment), mais ceci sera peut-être l'objet d'une mise à jour ultérieure...

serres_influences

À l'origine des serres monumentales...

(Edit du 25/02/2017 : Nouvelle infographie et rajout de la serre Nash à Kew. Edit du 01/05/2018 : texte remodelé, ajout de la serre de Joséphine, de la folie Boursault, de la serre de Lednice, des travaux d'Augustin-Pyramus de Candolle et nouvelle infographie)


Commentaires

    J'aime beaucoup Alton conservatory !

    Posté par bêtalectrice, le 11 février 2016 à 19:45 | | Répondre
    • Hé hé hé, ce ne serait pas parce qu'elle ressemble un peu aux décors de Poudlard dans les films ?

      Posté par vorador2116, le 13 février 2016 à 11:43 | | Répondre
  • Je ne sais pas, peut-être inconsciemment, je n'avais pas fait le rapprochement en tout cas, je dirais plutôt qu'elle m'a rappelé l'architecture des châteaux anglais dans Orgueil et préjugés, Raison et sentiments ou Downton Abbey que j'ai vu sans doute plus que Harry Potter

    Posté par bêtalectrice, le 13 février 2016 à 19:33 | | Répondre
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